Philippe Soupault, Alexey Brodovitch,
AMG n° 18, août 1930.



Philippe Soupault (1897-1990), poète, romancier, critique d’art et de cinéma, est le co-fondateur du surréalisme avec André Breton, tous deux publient Les Champs magnétiques en 1920. Mais Soupault s’écarte du mouvement dès 1926, tandis que Breton en devient le chef de file. Infatigable voyageur et découvreur de talents, Soupault va consacrer une large part de ses activités à publier articles et critiques dans de nombreux journaux et revues durant l’entre-deux-guerres, dont Arts et métiers graphiques. La contribution qu’il consacre à Alexey Brodovitch, en 1930, est remarquable à plus d’un titre. Tout d’abord, elle consacre un auteur dont les réalisations pour le grand magasin les Trois quartiers ou pour la marque Martini étaient connues du grand public, mais jamais commentées. Ensuite, parce que Brodovitch a précédé le texte par une pleine page couleur intitulée « Graphisme », et a illustré le texte de visuels qui sont probablement des maquettes et non pas des graphismes achevés. Cependant que Soupault définit le graphisme, pour la première fois, comme un subtil rapport entre le texte et l’image. Enfin, parce que l’article place au sommet de cette nouvelle discipline, que Soupault identifie et salue, Brodovitch et Cassandre. Cette contribution a un aspect visionnaire, comme le sont à la même époque les critiques que rédige Soupault sur le cinéma, et le nouveau langage qu’il revêt. Hélas ! la reconnaissance qu’apporte le poète à Brodovitch a peut-être aussi contribué à mieux faire connaître ce dernier outre-Atlantique où, très peu de temps plus tard, il décide de s’installer.






Par son caractère, par sa volonté, par sa persévérance Alexey Brodovitch a su imposer à sa destinée une ligne droite. Avec un sang-froid qu’il faut bien qualifier de déconcertant, Brodovitch dès son arrivée à Paris, il y a déjà une dizaine d’années, a refusé de se laisser éblouir par les feux tournants de la mode. Il n’a pas cherché ce qui pouvait plaire mais ce qui devait exprimer efficacement tout ce que nous nommons aujourd’hui. Il venait de très loin, d’un pays et d’une époque, pourrait-on écrire, qui est hors de notre espace et de notre temps. Avec des yeux neufs, c’est-à-dire habitués à des lumières crues et violentes, à des formes pour ainsi dire désordonnées, il a distingué ce que voulait cette foule anonyme qui se laisse attirer par n’importe quel appât, qui tourne au moindre vent, qui s’abandonne ou se révolte. C’est Paris, corps et esprit, dont il fallait deviner les désirs, les caprices, les besoins. Il s’agissait donc pour lui de s’éloigner délibérément du dilettantisme, de la construction abstraite. Lorsque l’on songe au nombre considérable de ceux qui orientent leurs recherches vers les arts plastiques, au grouillement étrange qui cerne la peinture de toutes parts, on comprend que Brodovitch, étonné et écoeuré par cette dispersion et cette vaine agitation, se soit tourné vers un domaine moins exploré et ait accepté avec joie de porter ses efforts vers un but moins lointain et moins obscurci. La seconde découverte qu’il fit et dont il faut encore le louer est d’avoir vu rapidement que le graphisme ne serait jamais bien servi par ceux qui se contentent de l’inspiration ou de la fantaisie. On cite parfois des noms d’artistes, qui ont par le jeu de la fortune, consacré une partie de leur vie au graphisme. Mais c’était comme à regret et jamais ils ne voulurent étudier avec sincérité les problèmes véritables du graphisme. Ils eurent parfois d’heureuses idées, ils firent parfois des trouvailles. Le hasard les servait. Brodovitch admit au premier abord qu’un des Problèmes importants, que le problème le plus important sans doute du graphisme, était d’ordre technique. Avec application et persévérance, Brodovitch […] qu’il exerce déjà une influence considérable, Et cette influence est d’autant plus forte qu’elle n’agit pas seulement dans le domaine artistique mais sur la vie même et j’ajoute qu’une des plus importantes raisons d’ être du graphisme est de transformer la vie. Beaucoup seraient tentés de croire que les moyens mis en oeuvre ne peuvent être valables que pour la publicité, C’est considérer superficiellement les résultats. Le graphisme, tel que le conçoit Brodovitch va plus loin et plus profondément. Il doit nous apporter une vision nouvelle car il nous permet de concentrer toujours notre attention sur un point déterminé et dans un sens donné. Ce n’est pas dans cet article consacré à un artiste que l’on peut décrire les conséquences d’une vision nouvelle. Ces considérations ne sont ici indiquées que pour permettre de préciser Ie rôle de cet artiste. Une métamorphose est toujours riche de conséquences et lorsqu’il s’agit d’une époque aussi obscure que la nôtre on se doit de surveiller avec attention les phénomènes de cet ordre. J’envisage avec confiance l’influence que Brodovitch doit continuer d’exercer, car cet artiste travaille plus pour l’avenir que pour le présent, Il ne craint pas d’être incompris ni même bafoué. Son audace mérite d’être qualifiée de tranquille car tout ce qu’il entreprendra désormais sera accompli selon une méthode et avec une décision que la technique soutient et contient. Brodovitch n’est pas de ceux qui tantôt doutent et tantôt s’abandonnent à l’enthousiasme. La route qu’il s’est tracée est pleine d’embûches et de difficultés de toute sorte mais c’est la connaissance des obstacles qui lui a fait choisir ce chemin. N’est-ce pas à ce signe que l’on reconnaît les forts, n’est-ce pas à cause de ces décisions courageuses que l’on salue du nom de pionniers ceux qui acceptent avec clairvoyance de s’engager de la sorte ? J’aimerais qu’on lise ces quelques lignes trop brisées en interrompant cette lecture par l’examen des réalisations d’Alexey Brodovitch. On comprendra alors beaucoup mieux que je nomme audacieux, sincère, profond, authentique cet artiste qui sait aimer son métier et qui s’applique à le mieux connaître chaque jour.


Philippe Soupault