Pierre Didot, Épître sur les progrès de l’imprimerie, 1784



Pierre Didot (1760-1853) dit également Didot-l’aîné, premier fils de François-Ambroise Didot, publie son Épître sur les progrès de l’imprimerie, sur les presses de son père, en 1784, à l’âge de vingt-deux ans, peu avant d’être reçu à son tour imprimeur-libraire. Il s’établira à son compte en 1789. Auteur et éditeur de poésies et de fables, il délivre cet hommage à François-Ambroise, ainsi qu’à Firmin, son frère cadet, dessinateur de caractères, et à la typographie en général sous la forme d’un poème versifié en alexandrins. Il constate modestement dans une note, après avoir énuméré les connaissances que doit posséder un bon imprimeur : « Je sens combien ces connaissances sont au-dessus de mon âge et de mon expérience, puisque je vois mon père travailler encore tous les jours à les acquérir. » Au demeurant, il installe la famille Didot dans la lignée des plus grands, depuis Alde Manuce et Robert Estienne, notamment au plan de la conception des caractères. Ses critiques sont vives à l’encontre de Grandjean, Alexandre, et surtout Luce graveurs attitrés de l’Imprimerie royale dans la première moitié du XVIIIe siècle, qui ont réalisé le romain du roi. Le contentieux entre Anisson, directeur de l’Imprimerie royale, et les Didot est ouvert depuis 1781 : le premier contestant à François-Ambroise l’invention de la presse à un coup. Ultérieurement son fils, Anisson-Dupeyron, fera procéder à des expériences optiques visant à accréditer la meilleure lisibilité des types Garamond sur ceux des Didot. L’Épître règle donc des comptes, qui ne seront soldés qu’avec la Révolution qui profitera aux Didot mais pas aux Anisson. La charge contre les caractères de l’Imprimerie royale permet à Pierre de rendre hommage par contraste aux types de Baskerville, dont il loue l’audace mais désigne en même temps les limites, et surtout à la production naissante de caractères originaux qu’assure son frère Firmin, dont il affirme qu’elle parviendra à surclasser les réalisations mises en œuvre par leur père (et son graveur Vafflard). Firmin Didot en effet a livré pour l’occasion ses premières italiques, que Pierre salue avec enthousiasme, soulignant leur perfectionnement par rapport à celles de Fournier-le-Jeune. Firmin a cherché à résoudre un problème pendant de la typographie depuis des lustres : la conception d’italiques qui soient en parfaite harmonie avec le romain correspondant. Si ces premières italiques demeurent encore empreintes du modèle d’ancien style, elles possèdent des qualités de construction qui les apparentent déjà au « type absolu » que Firmin publiera à la fin du siècle. En 1786, Pierre Didot fait paraître des Fables nouvelles dédiés au Roi, suivies de poésies diverses, et d’une réédition de l’Épître, le tout composé dans un nouveau romain gravé par Firmin. L’Épître est suivi d’un important appareil de notes dans lesquelles l’auteur explicite et élargit son propos. On y découvre notamment un bref état de l’histoire de la typographie depuis ses origines, qui permet de mieux comprendre comment le savoir s’est transmis et dans quelle mesure il demeure légendaire, au sujet de Garamond en particulier. On y trouve surtout un compte rendu des inventions de François-Ambroise : le papier-vélin, repris des Anglais, le point en tant qu’unité de mesure des forces de corps, la presse à un coup. Inventions dont Pierre Didot défend vigoureusement la paternité face aux imitateurs et aux détracteurs. Quant aux caractères de Firmin, les notes éclairent sur leur essor : les italiques, gravées en 1783, et qui ont servi à composer l’Epître, sont surclassées aux yeux de Pierre par celles de plus petit corps pour la première fois employées dans la typographie des notes.
MW

Références : Épître sur les progrès de l’imprimerie, par Didot, fils aîné. Paris : impr. de F.-A. Didot l’aîné, avec les italiques de Firmin, son second fils, 1784. In-8°, 20 p. Essai de fables nouvelles, dédiées au Roi, suivies de poésies diverses et d’une épître sur les progrès de l’imprimerie, par Didot, fils aîné. Paris : impr. de F.-A. Didot l’aîné, 1786. In-12, 152 p.


Avertissement : nous avons conservé l’orthographe et la typographie originales, dont la graphie en ancien français pour certains termes et conjugaisons, l’absence de nombreux diacritiques (par exemple l’accent grave sur le e dans des termes tels que père, caractère ou première) ou leur usage distinct de celui de nos jours, etc.



ÉPÎTRE
SUR LES PROGRÈS
DE L’IMPRIMERIE.

A MON PERE.

CET art qui tous les jours multiplie avec grace
Et les vers de Virgile et les leçons d’Horace;
Qui, plus sublime encor, plus noble en son emploi,
Donne un texte épuré des livres de la Loi,
Et, parmi nous de Dieu conservant les oracles,
Pour la religion fit ses premiers miracles;
Des grands événements cet art conservateur,
Trop ingrat seulement envers son inventeur,
N’a pas su nous transmettre avec pleine assurance
Le génie étonnant qui lui donna naissance.
Toi qui sus concevoir tant de plans à la fois,
A l’immortalité pourquoi perdre tes droits?
Pourquoi fuir des bienfaits la seule récompense,
Et dérober ton nom à la reconnaissance
Des siecles à venir et du siecle présent?
Pour moi qui, sur tes pas conduit presque en naissant,
Peut-être quelque jour dois tenter la carriere
Dont tu sus le premier nous ouvrir la barriere,
Où mille autres depuis ont acquis tant d’honneur;
Moi, qui pourrois prétendre à ce même bonheur,
Guidé par une main sûre autant que chérie
Qui trace sous mes pas une route fleurie,
Je devrai mes plaisirs à tes premiers succès.
Eh! puissé-je à mon tour étendre les progrès
D’un art qui de mon Pere exerça la constance,
Et qui sut me charmer dès ma plus tendre enfance!

Des Grecs et des Romains ce bel art ignoré
Atteignit en naissant presque au plus haut degré;
Mais avec plus de droits il parvint à nous plaire
Quand un autre l’orna d’un plus beau caractere :
Tous deux se font valoir; et leurs communs efforts
Produisent à nos yeux d’harmonieux accords.

Garamond, le premier, de la forme gothique
Dépouilla ses poinçons; cette adroite pratique
Leur fit jusqu’à ce jour conserver tout leur prix :
De leur ensemble heureux l’œil est encor surpris.
Mais de la main du temps, dont tout ressent l’atteinte,
Ils portent avec eux l’ineffaçable empreinte.
Ses travaux les plus grands pour notre art sont perdus,
Et ses beaux types grecs ne se retrouvent plus:
Garamond a payé le tribut à l’envie,
Du mérite éclatant trop constante ennemie,
Dont la lâche vengeance, à l’effet toujours sûr,
Ne s’exerce qu’à l’ombre et sous un voile obscur.
Mais en vain elle a cru sa rage assez couverte;
Les types dont ici nous regrettons la perte
Rendront toujours hommage, en leur premier emploi,
Au burin de l’artiste, aux bienfaits d’un grand Roi;
Rien ne pourra jamais obscurcir sa mémoire,
Garamond d’Elzévir a cimenté la gloire.

Instruits par ses succès, formés par ses leçons,
Alexandre et Grandjean hasardent leurs poinçons :
Mais, hérissés de traits dont l’ensemble bizarre
N’offre qu’un rude aspect à l’œil qui les compare,
On les a condamnés presque d’un même accord;
Et ceux de Garamond les effacent encor.

Luce, dont les poinçons n’ont qu’un foible mérite,
Dans ses fleurons nombreux eut plus de réussite :
Mais ces colifichets de notre art sont exclus.

Que je plains cet artiste et ses soins superflus
Si, gouverné toujours par un ancien usage,
D’ornements étrangers il charge son ouvrage,
Ou pense en ses travaux soignés de toute part,
Sous un papier superbe, à l’aide de son art,
Nous masquer les défauts de son vieux caractere!
Je crois voir cette femme avide encor de plaire,
Qui voudroit par le fard déguiser sa laideur
Et relever ses traits sans forme et sans couleur;
Mais qui, loin d’effacer les traces de son âge,
Par les plus beaux dehors s’enlaidit davantage.
Qu’elle contrefait mal cette jeune Beauté
Dont la grace est l’effet de sa légèreté,
Riche de ses attraits, et simple en sa parure,
Qui ne doit son éclat qu’aux mains de la nature!

Baskerville a senti toutes ces vérités;
Il sembloit que le Goût marchât à ses côtés;
Et de tous ces fleurons il a banni l’usage :
Le simple est du vrai beau la plus parfaite image.

Un seul coup-d’œil porté sur les types anciens
Le décida bientôt à commencer les siens.
Chaque lettre par lui se para d’une grace;
Des pleins, des déliés il marqua mieux la place,
Et fit même douter qu’on pût aller plus loin.
Mais lorsqu’à ces objets il donnoit tant de soin,
Dans son art il suivoit la routine ordinaire :
Il n’y sut réformer un vice originaire,
Et n’en obtint jamais qu’un tirage inégal.
Mais il donna lui-même un exemple fatal
Quand, par une manœuvre aux cartiers si connue,
Il lissa son papier, qui fatigue la vue.

En Espagne, Ibarra parut le plus jaloux
De réunir lui seul les suffrages de tous:
Il voulut enlever la palme au plus habile,
Et dans l’art d’imprimer surpasser Baskerville.
Mais ses types, vieillis, n’ont rien de gracieux,
Et l’impression seule a fasciné les yeux.
Ces deux rivaux unis auroient fait des merveilles.

Un François les surpasse, et le fruit de ses veilles
Nous assure aujourd’hui le plus ample succès :
Par lui sur l’Espagnol ainsi que sur l’Anglois
On nous voit à la fois remporter l’avantage;
Et je puis, ô mon Pere, ici te rendre hommage.
Seul, du sein de ton art tu pris un libre essor;
Jaloux de l’enrichir d’un précieux trésor,
Tu le considéras sous divers points de vue,
Et connus le premier toute son étendue :
De deux arts par tes soins embellis aujourd’hui,
Pour relever le tien, tu recherchas l’appui.
Aussitôt, emporté par l’ardeur de ton zele,
De tes poinçons nouveaux tu conçus le modele,
Et tu leur assignas des principes certains :
C’est à toi que l’on doit ces beaux papiers-vélins
Que, par tes seuls conseils, à ta seule dépense,
Johannot, le premier, sut fabriquer en France.

Tes types sont connus; ta gloire en est le fruit :
LOUIS, l’ami des arts, par eux nous reproduit
De notre nation les plus brillants génies,
Comme au Louvre il admet leurs images chéries.

De ton sort glorieux, mon Pere, applaudis-toi;
La RElNE à tes travaux sourit comme ton Roi :
Compagne de Louis, mere, épouse adorée,
Et de tous les François justement révérée,
Elle voit se former, d’un regard protecteur,
Les sources où son fils doit puiser le bonheur.
Hélas! d’un noir chagrin trop long-temps consumée,
J’ai vu pour cet enfant sa tendresse alarmée :
De leur plus beau séjour les Ris étoient bannis,
Et les Graces en pleurs redemandoient les Ris;
Ils quittoient à regret la retraite sacrée
Que son fils en naissant leur avoit assurée
Fiers d’embellir des traits ombragés par les lis,
Revenez, accourez; nos vœux sont accomplis :
Le Destin qui préside au bonheur de la France
A su lui conserver sa plus chere espérance;
Il veut que cet illustre et tendre rejetton
Soutienne avec éclat la branche de Bourbon,
Et qu’il apprenne un jour à la race nouvelle
Que le meilleur des Rois lui servit de modele.

Sois digne d’attester sa gloire et ses bienfaits,
Ô mon Pere, et de l’art hâte encor les progrès :
Redouble tes efforts; fier d’imiter ton maître,
Surpasse, autant que lui, tout ce qu’on vit paroître.
Que l’univers contemple en tes heureux travaux
Et les vertus d’un Sage et les faits d’un Héros;
L’affreuse servitude en tous lieux abolie,
L’horreur de nos prisons par ses soins adoucie,
La marine en vigueur, la liberté des mers,
Le commerce étendu, mille peuples divers
Réunis avec nous par le tribut d’hommage
Qu’ils s’empressent de rendre à son jeune courage,
En répétant, frappés de ses faits inouis,
L’ASYLE DES VERTUS EST LE CŒUR DE LOUIS.

Mais tandis qu’occupé du bonheur de la terre,
De ses nombreux sujets et l’idole et le pere,
LOUIS dans tous les arts sait forcer les succès,
Chez son auguste Frere ils ont un libre accès :
D’un Poëte fameux honorant la mémoire,
Il sait les réunir pour relever sa gloire.
On va voir s’élever un nouveau monument
Consacré par le goût et par le sentiment
Au chantre harmonieux qu’a produit l’Italie,
A la gloire du Tasse. Eh bien! si ma patrie
Ne peut s’enorgueillir de t’avoir enfanté,
Modele de la grace et de la majesté,
Ah! du moins STANISLAS, à tes accords sensible,
Fait retracer tes vers avec tout l’art possible,
Et t’embellit encor d’un éclat emprunté :
Toi, par ce Prince illustre à jamais adopté,
Trouve ici ta patrie, au moins en apparence,
Et que ton plus beau nom soit le TASSE DE FRANCE.

Et Toi, qui, toujours noble et grand dans tes plaisirs,
Pour embellir notre art et charmer tes loisirs,
As su former un choix d’écrivains pleins de grace
Dont l’esprit d’autres soins te distrait, te délasse;
Du plaisir de donner Toi qui sans cesse épris
Ajoutes tous les jours à ce recueil sans prix
Avec goût composé dans le champ le plus vaste;
Toi que l’on voit encor par un rare contraste
Adapter à tes traits doux et fiers tour-à-tour
L’air menaçant de Mars, l’air riant de l’Amour,
Ô PHILIPPE, pardonne à ma muse indiscrete
De n’avoir su tracer qu’une esquisse imparfaite
De tant d’heureux talents et d’agréments divers;
Et permets-moi du moins d’apprendre par ces vers
Que le desir pressant qu’il conçut de te plaire
Produit seul aujourd’hui les types de mon Pere.

Mais si ces types même ont de légers défauts,
Son fils en fait encore espérer de plus beaux :
Et que peut-il offrir d’un plus heureux présage
Quand le titre du Tasse est déja son ouvrage!
Jeune, ardent au travail, plein de goût, plein de feu,
Réformer, corriger, ne lui semble qu’un jeu.
Le zele qu’à son fils mon Pere communique
Lui fit pour coup d’essai graver cet italique
D’un goût pur, délicat, d’un fini précieux,
Et dont l’éloge est fait dès qu’il paroît aux yeux.

Avant lui le plus beau que l’on ait pu connoître ,
Qui réunit les goûts dès qu’on le vit paroître,
Fut, dans ces derniers temps, I’ouvrage de Fournier.
Mais que le pas qu’il fit était loin du dernier!

J’ai joui du plaisir de voir mon heureux frere
Façonner sous ses doigts la gloire de mon Pere;
Maintenant je parcours des prodiges nouveaux,
Et de mon Pere seul j’admire les travaux.

Tout dans ses atteliers a pris une autre face;
Des usages anciens ils n’offrent plus la trace;
Et son art, asservi sous de nouvelles loix,
Est recréé par lui. Chaque page autrefois
Dans des bois illégaux gauchement enchassée,
Maintenant, par la fonte également pressée,
N’a plus à redouter aucun effet de l’eau,
Et conserve à la fois l’équerre et le niveau.
Tous ces grotesques mots, gaillarde, trismégiste,
Gros texte, gros canon.... fastidieuse liste
Des vains noms qu’ont portés tant de types divers,
Et dont le seul récit attristeroit mes vers;
Noms qui de leur grosseur et de leur différence
N’ont pu donner encor la moindre connoissance;
Il sut les transformer en d’autres plus heureux
Qui marquent clairement tant de rapports entre eux.
Son nouveau typometre offre une regle sûre :
Chaque type s’accroît par égale mesure;
Et la gradation qu’avec art il suivit
Est aussi juste à l’œil qu’elle est claire à l’esprit.

C’est lui qui, le premier, d’une presse nouvelle
A ses imitateurs a tracé le modele;
Et c’est publiquement qu’ils osent se vanter
D’un chef-d’œuvre connu qu’ils n’ont fait qu’imiter!
Enfin, par le secours d’une simple machine,
Avec tant de justesse il dresse une platine,
Qu’en toute sa surface au hasard présenté
Le cheveu le plus fin, sous la regle arrêté,
Se rompt au moindre effort. C’est par cette justesse
Qu’il demande un chef-d’œuvre, et l’obtient de sa presse.

VOUS dont la modestie annonce les talents,
Pourrez-vous refuser d’un fils le juste encens?
Ces Artistes fameux sur qui mon œil s’arrête,
Eux-mêmes, comme moi, vous mettroient à leur tête.


F I N.

NOTES.

P. 1, v. 5.
Et, parmi nous de Dieu conservant les oracles,
Pour la religion fit ses premiers miracles;

Ce ne fut que vers le milieu du quinzième siècle que l’art de l’Imprimerie fut inventé. Les premiers livres imprimés que l’on connoisse sont une Bible latine en 2 vol. in-fol. sans lieu d’impression et sans date, et le Psautier de chœur imprimé à Mayence en 1457, in-fol. La conformité, aussi parfaite qu’étonnante, que l’on remarqua entre les premiers exemplaires imprimés, fit soupçonner qu’ils étoient produits par quelque art magique.

P. 1, v. 9.
N’a pas su nous transmettre avec pleine assurance
Le genie étonnant qui lui donna naissance.

On est encore incertain, et probablement on le sera toujours, sur le véritable auteur de la découverte de l’Imprimerie. Plusieurs villes, Harlem, Gernsheim, Strasbourg, Mayence, se disputent l’honneur de lui avoir donné le jour. Harlem cite Laurent Coster, communément regardé par les Hollandois comme l’inventeur de l’Imprimerie, mais qui ne le fut tout au plus que de la gravure en lettres sur bois : Gernsheim nomme, avec plus de vraisemblance, Pierre Scheffer : Strasbourg croit pouvoir leur opposer Jean Guttemberg, qui s’occupa le premier de cet art : et Mayence se vante d’avoir produit Jean Fust ou Faust. Quoi qu’il en soit de ces différentes opinions, il est vraisemblable que c’est à Mayence, ville d’Allemagne, que s’en fit la première découverte, et que c’est à l’association de Fust, Guttemberg et Scheffer, que nous sommes redevables de cette précieuse invention.

P. 2, v. 12.
Eh ! puissé-je à mon tour étendre les progrès
D’un art qui de mon père exerça la constance,
Et qui sut me charmer dès ma plus tendre enfance !

Que l’on attribue à une espèce d’enthousiasme et non à un motif d’amour-propre ce souhait que, sans témérité, je ne pourrois espérer d’accomplir.

P. 2, v. 15.
Des Grecs et des Romains ce bel art ignoré
Atteignit en naissant presque au plus haut degré ;

Voilà sans doute la cause des progrès lents, et pour ainsi dire insensibles, de l’Imprimerie depuis son origine. Comme on en obtint d’abord à-peu-près tout ce que l’on crut nécessaire, c’est-à-dire plus de célérité pour multiplier les copies, et une plus grande facilité pour les lire, on négligea longtemps de perfectionner un art si utile : et les premières presses, successivement remplacées par de nouvelles absolument semblables, servent encore de modèle à la plupart de celles que l’on construit de nos jours.

P. 2, v. 17.
Mais avec plus de droits il parvint à nous plaire
Quand un autre l’orna d’un plus beau caractère :

Cet art est celui de tailler les poinçons sur l’acier. Lorsque ces poinçons sont achevés et trempés, on les frappe dans une petite pièce de cuivre que l’on nomme alors matrice. C’est dans ce creux, que l’œil des caractères d’imprimerie prend sa forme, lorsqu’on les fond. On conçoit la liaison intime de ces deux arts, et combien la perfection de l’un influe sur celle de l’autre.

P. 2, V. 21.
Garamond, le premier, de la forme gothique
Dépouilla les poinçons ;

Claude Garamond, né à Paris, célèbre Graveur et Fondeur de caractères d’imprimerie, commença à se distinguer vers l’an 1510. Ses caractères, répandus dans les pays étrangers, sont généralement estimés, et l’on s’en sert encore dans presque toutes les imprimeries de la capitale.

P. 3., v. 10.
Les types dont ici nous déplorons la perte
Rendront toujours hommage, en leur premier emploi,
Au burin de l’artiste, aux bienfaits d’un grand Roi ;

François I encouragea les talents de Garamond, et lui donna ordre de graver trois caractères grecs de grosseur différente : malheureusement ils sont perdus ou détruits ; mais on pourra toujours juger de leur beauté dans les éditions grecques de Robert Estienne, connues dans toute l’Europe.

P. 3., v. 15.
Instruits pas ses succès, formés par ses leçons,
Alexandre et Grandjean hasardent leurs poinçons :

Leurs caractères romains sont à-peu-près imités de ceux de Garamond pour la forme de la lettre : seulement ils l’ont chargée de traits horizontaux qui la défigurent. Une l, par exemple, est tranchée haut et bas d’une ligne transversale ; de plus elle est flanquée d’un trait latéral dans le milieu. Tous ces petits arrêts multipliés heurtent la vue et nuisent à la netteté du coup-d’œil, qui consiste principalement dans la simplicité.

P. 3., v. 21.
Luce, dont les poinçons n’ont qu’un faible mérite,
Dans ses fleurons nombreux eut plus de réussite :

Parmi les caractères généralement mauvais que Luce a gravés, il a pris plaisir à en faire un si petit, qu’il échappe à la vue ; et il lui a donné son nom. A la vérité il a mieux réussi dans un grand nombre de fleurons ; mais l’acier ne se prêtant pas à la délicatesse nécessaire à ce genre d’ouvrage, tous ces fleurons ridiculement gravés, ne seront jamais adoptés par un Imprimeur qui aura véritablement du goût.

P. 4, v. 15.
Baskerville a senti toutes ces vérités ;
Il semblait que le Goût marchât à ses côtés ;

Baskerville, né vers l’an 1715, exerça avec le plus grand succès son talent à Birmingham, petite ville d’Angleterre. Sa première édition du Virgile in-4, imprimée en 1757, est une de celles qui ont fait sa réputation.

P. 5, v. 1.
Dans son art il suivoit la routine ordinaire :
Il n’y sut réformer un vice originaire,
Et n’en obtint jamais qu’un tirage inégal.

Ce vice a toujours existé depuis la construction de la première presse. Il est occasionné par la pression successive, d’abord de la premiere moitié de la feuille, ensuite de l’autre moitié. Il est inévitable que dans ces deux pressions alternatives on n’anticipe un peu à la première sur la portion de la seconde ; et alors en procédant à la seconde on foule de nouveau la partie déjà foulée à la première : ce qui occasionne le plus souvent un doublage, ou au moins un certain louche désagréable. Un autre désavantage non moins considérable, et qui résulte toujours de cette double pression, c’est que si on avance plus ou moins la forme à la premiere ou à la seconde de ces deux pressions, une hausse de papier placée avec intelligence pour corriger quelque défaut de la platine, loin de remédier à ce défaut, va nécessairement en produire un autre en ne se rencontrant pas juste à l’endroit pour lequel elle étoit destinée. Nous verrons bientôt à qui l’on doit une réforme si nécessaire à la perfection de l’art.

P. 5, v. 5.
Quand, par une manœuvre aux Cartiers si connue,
Il lissa son papier, qui fatigue la vue.

Rien n’est si facile que de lisser le papier après l’impression. Quelques personnes ont regardé cette opération de Baskerville comme un secret important. Mais d’abord ce n’est pas un secret ; quand c’en seroit un, il ne faudrait point encore chercher à le découvrir. Que des Cartiers lissent leurs cartes, qui se pratique en les frottant avec un caillou poli ; rien de mieux : cette manœuvre leur est nécessaire afin qu’elles puissent se détacher sans peine, et glisser plus facilement l’une sur l’autre. Mais on ne tarderoit pas à s’apercevoir de l’inconvénient qu’il y auroit pour la vue à suivre une pareille méthode pour les livres imprimés.

P. 5, v. 7.
En Espagne, Ibarra parut le plus jaloux
De réunir lui seul les suffrages de tous :

Joachim Ibarra, en imprimant à Madrid en 1772 le Salluste traduit en espagnol par l’Infant Don Gabriel, a fait l’étonnement et l’admiration des connoisseurs. Ce qui a frappé le plus dans cette édition, c’est l’égalité du tirage, qui n’avoit jamais encore été si parfaite. Mon père a donné un témoignage public de son admiration pour la beauté de l’exécution typographique de cet ouvrage, dans une note qui se trouve à la page XC des Prolégomenes de M. de Villoison sur le romain pastoral de Daphnis et Chloé, qui a paru en 1778. Mais les caractères n’ont pas une forme agréable, et ne sont pas parfaitement alignés. Ils auraient eu plus de grâce si les traits commençant chaque lettre étoient plus déliés, et ouverts à angle droit au lieu d’être obliques. Il faudroit encore que les pleins marquassent le milieu et non le bas des lettres rondes. Le papier employé à cette édition, quoique beau, n’est pas aussi remarquable que l’exécution typographique.

P. 5, v. 23.
De deux arts par tes soins embellis aujourd’hui,
Pour relever le tien, tu recherchas l’appui.

Après la lecture et la correction des épreuves, qui est la partie principale de l’Imprimeur, il ne lui reste plus qu’à prendre sur le plus beau papier qu’il puisse se procurer l’empreinte la plus exacte possible des caractères. Mais s’il ne peut avoir que des caractères imparfaits ; si son papier n’est pas véritablement beau, quelque soin qu’il prenne d’ailleurs pour réussir, il ne peut prétendre à de grands succès. Ce sont ces considérations qui ont porté mon père à établir chez lui une fonderie, à faire graver et fondre ses caracteres sous ses yeux et d’après ses idées ; comme aussi à faire, en 1776 et 1777, différents voyages dans quelques papeteries, pour animer de son zele les fabricants qui lui semblaient dès lors devoir mériter la préférence.

P. 6., v. 4.
C’est à toi que l’on doit ces beaux papiers-vélins
Que, par tes seuls conseils, à ta seule dépense,
Johannot, le premier, sut fabriquer en France.

Vers la fin de 1779, mon père s’aperçut que le papier de l’épreuve des caractères anglois de Caslon n’avoir ni pontuseaux ni vergeures, et que cette fabrication n’était point récente en Angleterre, puisque la premiere édition du Virgile de Baskerville, qui parut en 1757, étoit imprimée en grande partie sur cette sorte de papiers. Regrettant que cette fabrication ne fût point encore introduite en France, il étudia le tissu de ces papiers, et reconnut que les formes sur lesquelles ils étoient fabriqués étoient recouvertes d’une toile de laiton tissus selon la maniere des tisserands, à la différence des formes des papiers ordinaires qui sont recouverts de fil de laiton posés parallèlement, très près les uns des autres, que l’on nomme vergeures, et soutenus de distance en distance par des traverses nommées pontuseaux.

[Suit une longue explication où Pierre Didot insiste sur le rôle joué par son père dans la fabrication en France d’un papier semblable à celui employé par Baskerville et les imprimeurs anglais. A l’initiative en effet de François-Ambroise, et à ses frais dans la période d’expérimentation, les Johannot, célèbres papetiers, réalisèrent ces nouveautés que Didot-père dénomma « papiers-vélin », parce que : « ils présentent l’aspect du vélin qui est une peau de veau préparée pour l’écriture ». Bien que François-Ambroise ait bénéficié le premier de l’invention et l’ait fait connaître, des concurrents peu scrupuleux s’en emparèrent et tentèrent de s’en approprier la paternité. Dans ces lignes Pierre Didot relate comment l’autorité royale déjoua la supercherie et attribua en définitive une médaille à Johannot pour ses travaux]

Notes des P. 6, v. 8., P. 7, v. 24, P. 8, v. 15.

[Ces trois notes concernent les impressions prestigieuses que François-Ambroise assure pour la cour de France : Collection des bons auteurs français et latins pour l’éducation de Monseigneur le Dauphin, imprimée par ordre du Roi ; Collection du Comte d’Artois, commencée en 1780, comportant quatre ans plus tard, plus de 60 volumes ; éditions pour Monsieur, frère du Roi, dont la Gerusalemme Liberata du Tasse, tirée à 200 exemplaires, avec 40 estampes de Charles-Nicolas Cochin, et surtout, aux yeux de Pierre Didot, la gravure des « capitales de quatre alphabets complets de grosseur différente : elles étoient dessinées pour le frontispice du Tasse de Monsieur. »]

P. 9, v. 17.

Avant lui le plus beau que l’on ait pu connoître,
Qui réunit les Goûts dès qu’on le vit paraître,
Fut, dans ces derniers temps, l’ouvrage de Fournier.

Les caractères de Fournier le jeune ont été généralement adoptés. Ils sont si généralement répandus que toutes les personnes qui seront curieuses d’en connoître la différence trouveront facilement l’occasion de les comparer.

P. 9, v. 20.

Mais que le pas qu’il fit étoit loin du dernier !

Je ne veux pas dire que mon frère ait porté au dernier point la gravure des caractères italiques. Il y a tout lieu de croire que par la suite il pourra se perfectionner encore, puisque le caractère de l’Epître, qu’il a gravé l’année passée, à l’âge de 19 ans, est inférieur à celui de ces notes qu’il vient de graver, et dont il a frappé et justifié les matrices.

P. 10, v. 4.
Chaque page autrefois
Dans des bois inégaux gauchement enchâssée, etc.

Jusqu’ici les garnitures, c’est-à-dire les pièces qui, entourant chaque page d’une forme, en composent les marges, étoient partout en bois. On sait combien le bois est sujet à se tourmenter par lui-même ; d’ailleurs il renfle plus ou moins dans l’eau lorsqu’on lave le caractère avant et après le tirage. Pour parer à cet inconvénient, mon père se sert de garniture de fonte.

P. 10, v. 9.
Tous ces grotesques mots, Gaillarde, Trismégiste,
Gros texte, Gros canon,

Je n’ai pu rapporter la liste complete de tous les caractères d’imprimerie : cette longue énumération eût été trop fastidieuse en vers. La voici : parisienne, nompareille, mignonne, petit texte, gaillarde, petit romain, philosophie, cicéro, saint-augustin, gros texte, gros romain, petit parangon, gros parangon, palestine, petit canon, trismégiste, gros canon, etc. Ces dénominations ridicules ne donnent aucune notion de la correspondance des caractères entre eux. D’ailleurs jusqu’ici leur gradation progressive n’a jamais été strictement observée. On ne pouvoir obtenir cette justesse qu’en formant dans toutes ses parties une fonderie nouvelle, et en adoptant des mesures fixes et connues, auxquelles on s’attachât invariablement. La ligne pied-de-roi, divisée en 6 metres ou mesures égales, sert en même temps à graduer et à dénommer les différents caractères. Le plus petit, qui a les 6 metres complets ou la ligne de pied-de-roi, se nomme le six. Celui qui le suit immédiatement est le sept, composé d’une ligne et d’un metre de plus. Le huit, le neuf, le dix, le onze, le douze, augmentent également de grosseur, et par les mêmes nuances toujours aussi précises. Le douze a deux lignes de pied-de-roi : ce caractère, déjà un peu fort, commence une seconde classe, double de la première, dans laquelle la gradation procede de deux metres en deux metres toujours régulièrement. Les caractères qui le suivent sont le quatorze, le seize, le dix-huit, le vingt, &c. Les caracteres de cette seconde classe, soit pour la force du corps, soit pour l’œil de la lettre, sont aussi exactement le double , le douze, du six , le quatorze, du sept, etc. qu’en arithmétique 12 est double de 6, 14 de 7, etc. Baskerville, jaloux de ses caractères, en a toujours joui exclusivement. Mon père se propose de rendre les siens publics ; et même dès ce moment il est en état de satisfaire aux demandes qui lui en seront faites.

P. 10, v. 21.
C’est lui, le premier, d’une presse nouvelle
A ses imitateurs a tracé le modele ;

Un Imprimeur, après avoir considéré cette presse à loisir, revint une demi-heure après accompagné d’un mécanicien qui prit les dimensions et les proportions de toutes les parties, ainsi que la hauteur du pas de la double vis : et il en fit exécuter une d’après cet examen. Ce fait est avéré ; il s’est passé en plein attelier [sic] : d’ailleurs il est consigné dans la lettre suivante, écrite à mon père quelques jours après par cet Imprimeur
[suit le texte de la lettre en question, puis diverses considérations qui laissent clairement entendre que ledit imprimeur a fait fabriquer un modèle copiant en tout point la presse de François-Ambroise Didot. Son fils Pierre dans cette note ne parle plus d’« imitateur » comme dans le poème, mais bien d’un contrefacteur qu’il dénonce, sans le mentionner. En vérité, l’imprimeur en question n’est autre que Louis-Laurent Anisson, directeur de l’Imprimerie royale, avec qui le contentieux sur la paternité de la presse à un coup a éclaté dès 1781. Pour preuve, Pierre Didot mentionne la description en latin, publiée en 1777, de l’invention de son père, rédigée par M. de Villoisin, qu’il traduit pour son lecteur et dont le principal dit ceci : « (Didot l’aîné) a imaginé et fait exécuter heureusement, mais à grands frais, une presse d’imprimerie d’une construction nouvelle, à laquelle il a su donner assez de force pour que les ouvriers qui la font mouvoir puissent fouler également et d’un seul coup la feuille de papier dans toute son étendu… »]

P. 11, V. 1.
Enfin par le secours d’une simple machine,
Avec tant de justesse il dresse une platine, etc.

Mon père a obtenu, par un travail non interrompu pendant huit mois, un plan droit d’une matiere aussi dure que la lime, qui lui sert actuellement à dresser les platines de ses presses. C’est entre deux plans dressés de cette maniere que se fait la pression, la forme étant portée sur l’inférieur et foulée par le supérieur. Ces plans sont regardés comme droits lorsque, sous une regle d’acier taillée en biseau et parfaitement juste, un cheveu, placé à l’endroit où l’on voit le plus de jour, est arrêté, et se rompt pour peu qu’on le tire.

P. 11, v. 5.
C’est par cette justesse
Qu’il demande un chef-d’œuvre, et l’obtient de sa presse

Un chef-d’œuvre pour le moment présent : mais il est possible que mon père perfectionne encore son art. Il se pourrait même que quelques-uns de ses confrères, animés par son exemple, réussissent à le surpasser. Si cela arrive, il aura toujours la gloire et la satisfaction d’avoir excité l’industrie nationale dans l’Imprimerie et dans les deux arts auxquels elle doit son existence, la Gravure des caractères et la Fabrication des papiers : car le seul motif qui l’ait toujours soutenu et encouragé dans ses travaux était le désir que les presses étrangeres n’eussent pas la supériorité sur les presses françaises.

FIN.



Pierre Didot