Espreuve des caractères nouvellement taillez. A Sedan, par Ian Iannon, Imprimeur de l’Académie, 1621



Jean Jannon (1580-1658) accomplit l’essentiel de son apprentissage dans l’atelier de Robert III Estienne, à Paris. Expert en gravure et en fonderie, maître imprimeur en 1606, il s’installe à Sedan à partir de 1610. Il y monte une imprimerie pour le compte du prince Henri de la Tour d’Auvergne et de l’Académie protestante établie dans cette place forte réformée. Il s’agit d’une « université » destinée à la formation des pasteurs, dont le synode national réformé a soutenu le développement dès 1601, bien que la principauté de Sedan, aux portes du royaume de France, fût alors indépendante. Jannon publie de nombreux ouvrages de doctrine et des textes de propagande calvinistes. En 1621, il fait paraître le premier spécimen de caractères connu en France qu’il accompagne d’une préface destinée aux imprimeurs. Voir dossier : « Jean Jannon, épreuve de caractères (1621) ». S’interrogeant sur l’origine de l’imprimerie, dont il souligne qu’elle demeure obscure, il penche pour en attribuer la paternité à « Jehan Guthemberg », que les écrits de l’humaniste Polydore Virgile (1470-1555) et du bibliographe Antoine du Verdier (1544-1600) et ses propres recherches à Mayence lui semblent confirmer. Les appréciations qu’il livre sur les typographes du XVIe siècle sont d’un plus grand intérêt. Il déclare en effet qu’il s’évertue d’imiter : « un Conrad à Rome, un Manuce à Venise, un Estienne à Paris, un Froben à Basle, un Gryphius à Lyon, un Plantin à Anvers, un Wechel à Francfort… » Soit un florilège des meilleurs imprimeurs de la Renaissance, qui ont marqué de leur empreinte la typographie et la création des caractères. A leur exemple, Jannon entend se pourvoir de ses propres poinçons pour parfaire sa typographie. Ce faisant, il rétablit un principe et une hiérarchie : les types en usage dans les ateliers au XVIe siècle ont été conçus à dessein par les maîtres imprimeurs ; les graveurs de caractères, quel que soit leur talent, n’en ont été que les exécutants. Jannon s’abstient de citer Garamond ou Robert Granjon, graveurs pourtant déjà célèbres en son temps. Mais il rend hommage à Robert Estienne ainsi qu’à André Wechel, maîtres imprimeurs passés au protestantisme avec armes et bagages, en l’occurrence leurs meilleurs caractères emportés avec eux à Genève et à Francfort.
Jannon entend se rattacher à la tradition des maîtres imprimeurs de la Renaissance en créant un important assortiment de caractères typographiques, car ceux qui se trouvent alors dans le commerce ne lui conviennent pas. Il réalise une série de poinçons et de matrices sur une vaste échelle, depuis des grands corps de titrage jusqu’à un très petit corps, romain et italique, devenu célèbre sous le nom de « Petite Sedanoise » ou « Sedanaise », et qui constitue un tour de force en son temps. Dans les années 1640, Jannon connaît des difficultés matérielles, sans doute dues au déclin de Sedan et de son Académie, la ville rejoignant le royaume de France en 1642. Il se réinstalle à Paris où il liquide l’imprimerie qu’il y avait ouverte et que l’un de ses fils dirigeait, avant de repartir pour Sedan en 1646. Durant cette période, qui correspond à la création de l’Imprimerie royale, ses caractères sont en partie acquis par la nouvelle institution fondée par Richelieu. Si l’Imprimerie royale publie pour l’essentiel avec des types probablement gravés par Le Bé une cinquantaine d’années auparavant, des grands corps de Jannon ainsi que la Sedanaise sont désormais à sa disposition. Ils ont été achetés à Jannon, bien que certains récits aient fait état de leur saisie sur ordre de Richelieu. En 1825, au cours d’un inventaire, ces caractères furent « redécouverts » et, par erreur, attribués à Garamond, bien qu’on les qualifiât de « types de l’Université » en référence à l’Académie de Sedan. A l’occasion de l’exposition universelle de 1900, l’Imprimerie nationale procéda à une nouvelle gravure pour la monumentale Histoire de l’imprimerie XVe-XVIe/sup> siècle d’Anatole Claudin. Comme l’indiquait son directeur, Arthur Christian : « Des caractères anciens, mais de fonte neuve, ont été choisis… ils ont l’inappréciable avantage d’être absolument conformes aux anciennes fontes, l’Imprimerie nationale conservant toujours les poinçons et les matrices des caractères gravés pour son usage particulier. Le type général de ces caractères diffère peu de celui des fontes dessinées par Garamond sous François Ier… Les caractères de Garamond, dits de l’Université, figurent pour l’impression de cette Histoire jusques et y compris la Préface ; ils furent adoptés par l’Imprimerie nationale lors de sa fondation par Richelieu, en 1640. » De cette fausse attribution à Garamond des types de Jannon créés près d’un siècle plus tard, découle une erreur historique que vont perpétuer plusieurs fonderies, dont Deberny et Peignot. En 1926, la revue typographique britannique The Fleuron, éditée par Stanley Morison, publie sous le pseudonyme de Paul Beaujon une étude de Beatrice Warde, conseillère typographique de la société Monotype, « The Garamond Type, Sixteenth and Seventeenth Century Sources Considered ». Selon Béatrice Warde, les poinçons conservés à l’Imprimerie nationale et tenus comme l’œuvre de Garamond sont en réalité des types gravés par Jean Jannon vers 1620. Voir : http://www.garamond.culture.fr/fr/page/l_article_de_beatrice_warde. L’année suivante, Béatrice Warde publie une édition fac-similé du spécimen de Jannon de 1621, où elle réhabilite la mémoire de l’imprimeur et typographe de Sedan : The 1621 Specimen of Jean Jannon, Paris & Sedan, designer & engraver of the Caractères de l’université Now Owned by the Imprimerie Nationale, Paris. Edited and introduction by Paul Baujon (Beatrice Warde), London, 1927. Les révélations de Béatrice Warde ne sont pas commentées en France, sauf par le typographe et historien lyonnais Marius Audin qui constate : « Le caractère que l’on voit sortir de temps à autre de l’ombre où le tient l’Imprimerie Nationale et dont l’Édition a plein la bouche, ne serait donc point du tout le Garamont… » (Le Garamont, dit à tort « caractères de l’Université », Paris, Henri Jonquières, 1931).
MW



AUX IMPRIMEURS, Il semble, Messieurs, que Dieu ait voulu expressément cacher celui d’entre les hommes qui a le premier exercé cet excellent art de l’Imprimerie, afin qu’on ne donnast l’honneur de l’invention de ce divin art qu’à la divinité même. Dieu voirement s’est bien servi des hommes pour le donner à cognoistre, mais il est certain que la perfection n’en est venue qu’avec le temps, & par plusieurs personnes. Divers auteurs en attribuent le commencement à divers personnages : & me contenterai d’en alléguer quelques uns : entre lesquels Junius écrit que les Egyptiens se vantent d’avoir trouvé les deux tables de la Loy escrites du propre doigt de Dieu, & que cela leur a servi à trouver cette invention, qu’ils disent avoir de long temps, & laquelle ils ont portée aux Grecs l’an 1440. Wimpselingus l’attribue à un certain Uldericus Han Alleman, (lequel toutefois quelques-uns ont estimé Français). D’autres disent que cette invention est venue de la Chine. Le Sieur du Verdier en ses diverses leçons dit que ç’a este un nommé Jehan Guthemberg Alleman, qui premier l’a exercé en la ville de Mayence, l’an 1442. Polydore Virgile le rapporte de mesme, en son livre de l’invention des choses, hormis qu’il l’assigne à l’an 1458, qui est la plus commune opinion, ainsi que je l’ay appris en ladite ville de Mayence, où cela est tenu par tradition : de sorte qu’il n’y peut avoir que 180 ans ou environ que ledit art d’Imprimerie est cogneu. Or voyant que depuis quelque temps plusieurs s’en sont meslez qui l’ont grandement avili, (tant l’ignorance & impéritie abastardit les plus belles choses avec le temps), il m’a pris envie d’essayer, si en quelque sorte je pourrais imiter quelqu’un de ceux qui s’en sont meslez avec honneur, & que j’enten tous les jours regretter : comme entre autres un Conrad à Rome, un Manuce à Venise, un Estienne à Paris, un Froben à Basle, un Gryphius à Lyon, un Plantin à Anvers, un Wechel à Francfort, & quelques autres qui ont esté fort celebres en leurs temps. Et d’autant que je ne pouvais venir à bout de ce dessein, à cause que je manquais des caractères qui m’estaient nécessaires pour cet effet : mesmes n’en pouvant commodément tirer des fondeurs, dont les uns ne voulaient, & les autres ne pouvaient me fournir ce qui me manquait : je me résolus, il y a environ dix ans, la main à bon escient à la fabrication des Poinçons, Matrices & Moules pour toutes sortes de caractères, afin d’en accommoder & le public, & moi mesme. J’ay donc achevé trente frappes de lettres, a savoir sept frappes de lettres de deux lignes, le gros Canon, petit Canon, Parangon, gros Romain, S. Augustin, Cicero, petit Romain, petit Texte, Nompareille, & leurs Italiques : un gros Cicero, une Gaillarde, un moyen Hebrieu : ensemble la Sedanoise & son Italique, de deux cinquièmes plus petites que la Nompareille, lesquelles on n’avait point encore vues auparavant. Entre toutes les frappes susdites, j’en ay enrichies de belles liaisons & abréviations non encore taillées jusques à présent. Or toutes ces choses ensemble sont la première partie de mon travail & entreprise, dont j’ay bien voulu vous faire voir cette espreuve, pour vous servir d’eschantillon, & estre avantcouriere d’un ouvrage plus accompli. Je vous fay donc maintenant offre de celles qui vous seront le plus à gré, en attendant que je vous baille l’autre partie, qui consistera és caractères Hebrieux, Chaldaïques, Syriaques, Arabiques, Grecs, Germaniques &c. lettres fleuries, notes de musique, vignettes, fleurons, &c. à quoy je travailleray, Dieu aidant, de tout mon pouvoir, afin de pouvoir accommoder un Imprimeur de tout point. Mesme je fourniray, qui voudra, de presses, casses, rames, chassis, & garnitures de toutes sortes : de toutes lesquelles choses je feray prix si raisonnable, que quiconque en aura affaire trouvera tout sujet de contentement, quelque distance de lieux qu’il y ait. Et sur l’espoir que je donne de cette autre partie, je prieray Dieu qu’il vous doint [sic] toute prospérité, à la gloire duquel je consacre entièrement & ma vie & mon labeur, qui est le principal vœu & souhait que fait incessamment celui qui est & desire demeurer toute sa vie, Messieurs, Votre affectionné Serviteur & amy JANNON. A Sedan le 4 novembre 1621.