Camille Mauclair, « L’affiche : Léonetto Cappiello », Le Livre et l’image, nouvelle série n°2 avril-juillet 1910.



Leonetto Cappiello (1875-1942), Italien de Livourne, est établi à Paris depuis 1898, où il a d’abord contribué comme caricaturiste à de nombreux journaux, du Rire au Figaro en passant par la Revue Blanche, ce qui lui a permis de rencontrer Toulouse-Lautrec. Il réalise ses premières affiches en 1900. Sa création pour le Chocolat Klaus, en 1903, impose un procédé de composition en rupture avec l’Art nouveau et ses surcharges ornementales : un sujet humoristique dessiné selon une arabesque simple, au centre de l’affiche, des couleurs puissamment contrastées et un lettrage « signalétique » efficace. Dès lors, il abandonne presque complètement la caricature au profit de l’affiche, tout en menant de manière confidentielle une œuvre de portraitiste. En 1910, il est un affichiste célébré. Il a livré dans La Publicité Moderne, en 1907, une théorie de l’affiche, qui rencontre un grand écho. L’écrivain et critique Camille Mauclair, contributeur de nombreuses revues, offre un point de vue sur Cappiello dans le prestigieux magazine mensuel Le Livre et l’image, fondée en 1893 par l’historien de l’art et collectionneur d’estampes John Grand-Carteret. Mauclair s’est d’abord signalé par sa proximité avec le mouvement symboliste et Stéphane Mallarmé. Mais à partir des années 1910, il manifeste son hostilité aux avant-gardes, qui ira grandissante, jusqu’à ce qu’il apparaisse au début des années 1930 comme le pire détracteur de l’architecture et de l’art modernes. Son article doit être compris comme un formidable morceau de rhétorique : sous couvert de glorifier Cappiello, Mauclair s’en prend en premier lieu aux Fauves et à Matisse. Il désigne Cappiello comme un authentique maître de la couleur, plus rigoureux dans son art et plus novateur que « les réinventeurs de l’art des cavernes et les génies de l’à-peu-près pictural ». Ce faisant, Mauclair ajoute aux lettres de noblesse de l’affiche illustrée tout en la confinant dans un rôle mineur, celui de faire appel aux émotions primaires pour les besoins de la réclame. Par contraste, il montre Cappiello, dont quelques œuvres ont enfin été acceptées dans des salons, comme un peintre authentique, tout en mesure et en finesse, comme l’atteste son portrait de Henri de Régnier, exposé à la Société Nationale des Beaux-Arts en 1910 (aujourd’hui au musée d’Orsay). Cette manière éminemment paradoxale de considérer l’art de l’affiche, et plus tard le graphisme, va s’imposer durablement : art mineur, aux destinations triviales, l’affiche peut réussir d’heureuses expérimentations formelles, porter des recherches d’intérêt sur la couleur notamment, mais en aucun cas surclasser la peinture et la savante et complexe démarche qui la caractérise. Pourtant, les idées de Cappiello sur l’affiche s’affirment après la Première guerre mondiale et se recoupent avec celles des jeunes graphistes comme Cassandre, Loupot, Carlu et Paul Colin, qui vont leur conférer toute leur portée à partir des années 1920.
MW



Paris connaît et recherche depuis dix ans ces singuliers éclats de couleur, ces violentes harmonies, ces combinaisons de tonalité qui font allusion à un sujet industriel quelconque. Avant tout une logique les régit : il faut que dans la rue leur puissance et leur étrangeté de coloris, luttant avec le ciel changeant et le tumulte, soient assez grandes pour s’imposer à la rétine du passant. Il faut que son regard distrait soit ébloui, amusé, retenu assez pour l’engager à considérer l’image offerte et lire ensuite le nom du fabricant et de la denrée. M. Cappiello a compris plus que personne la nécessité et les moyens de cette surprise instantanée. Sa polychromie est de la plus intense énergie. Les bleus de cobalt, les jaunes phosphoriques, les vermillons aveuglants, les violets et les noirs, les orangés et les verts vibrent, se heurtent, se débattent et s’affolent en des luttes et des alliances invraisemblables. Chacune de ses affiches est un théorème sur les combinaisons les plus ardues – et les plus sauvages du spectre solaire. Des visages, des objets y apparaissent, définis, en quelques linéaments, mais la frénésie de la couleur en est l’élément essentiel. Rien n’est semblable à la vie, à la réalité, tout est transformé par la fantasmagorie d’une vision insolite.
Si chacune de ces images est un vitrail hallucinant, un véritable « cri de couleurs » – et je ne peux trouver de meilleure expression que cette bizarre alliance d’idées – le rythme qui l’ordonne n’est pas moins inattendu. Tout cela tournoie et zigzague sous l’impulsion d’une main crispée et éperdue. Des balafres, des ellipses, des taches, des courbes, de brusques angles disposent ce chaos chromatique en zones et en plans concentriques. Certaines affiches donnent l’impression d’une explosion figée. D’autres suggèrent la sensation confuse de ce que pourrait être la vie dans une planète régie par une chimie extraordinaire. Visions obsédantes et furieuses ! Elle laissent loin derrière elles les hardiesses impressionnistes, les audaces du Salon d’Automne, et les « fauves », auprès, sembleraient fades. Seulement, M. Cappiello ne prétend pas traduire la vie ! Il s’amuse à transposer la plus banale donnée, un savon à vanter, une pâte alimentaire ou un quinquina à préconiser, dans un rêve chromatique joyeux, somptueux et fou, pour la stupeur de nos regards et la curiosité de notre esprit. Le passant se dit que telle nouille devra être délectable ou increvable telle sorte de pneu, parce qu’une telle orgie de coloration les a magnifiés dans son souvenir ébahi. L’amateur sait que l’homme qui, par jeu, présenta de telle sorte un vert véronèse et un jaune de Naples sur un fond de cobalt, est un admirable virtuose de la palette. Et ainsi ces gageures inouïes font à chacun l’effet qu’elles devraient faire.
il y en a qui sont simplement belles comme des papillons ou des fleurs broyées. Il y en a qui atteignent, à force d’associations invraisemblables, à une sorte de comique de la couleur, et qui donnent envie de rire uniquement à cause de leur disparate effroyable et prémédité. Il y en a de féroces et de bachiques, des violettes qui s’ouvrent sur la nuit, des rouges qui s’ouvrent sur la gueule d’un four, des jaunes qui flambent au soleil. C’est un peuple fantomatique et drolatique qui danse sur les murailles de Paris une valse vertigineuse.
L’homme qui la déchaîne est un jeune homme pensif, strict, svelte, un Livournais brun comme un Napolitain, affable et volontaire. On penserait qu’après une pareille peinture ses théories d’art sont du rouge le plus subversif : elles sont très sages. Et ce n’est pas la moindre surprise que nous apporte M. Cappiello. Depuis quelques années, il montre rarement, précautionneusement des dessins et des portraits. Ce sont des œuvres raisonnées et pondérées, d’une structure toute classique, avec de délicats rehauts de couleur nuancée et fragile. L’affichiste versicolore et exaspéré est un dessinateur amoureux de la forme, un dessinateur soigneux, serré, calme. Le farouche enlumineur auprès duquel M. Matisse lui-même semblerait pâlot, s’applique à modeler une main, à étudier une écharpe, à rechercher le contour d’une oreille ou d’une boucle de cheveux avec la fidélité scrupuleuse d’un Elie Delaunay ou d’un Alphonse Legros. Quel exemple doucement ironique pour les réinventeurs de l’art des cavernes et les génies de l’à-peu-près pictural, et quel désastre que de voir M. Cappiello retomber à cette poncive croyance qu’on ne sait rien sans l’avoir appris ! (.…) Cette année, auprès d’un beau portrait féminin tout ennuagé d’effluves d’or pâle, on voit se dresser en pied et de grandeur naturelle, l’image de M. Henri de Régnier : et on y admire un des portraits les plus achevés de l’art moderne, une merveille de psychologie spirituelle, une effigie peinte en pleine pâte nourrie et moelleuse, d’une harmonie assourdie et subtile ; où la moindre touche est un renseignement, où le vêtement parle comme le visage. Du caricaturiste, de l’humoriste, de l’affichiste, un physionomiste incisif, un peintre capable d’intuitions profondes se dégage. Il a tenu jugement sur son art, sur lui-même, et avec une belle conscience il nous contraint à donner des bases nouvelles au jugement élogieux que nous tenions sur lui, à estimer pour des raisons plus hautes un Cappiello inattendu que le succès suivra.


Camille Mauclair