En août 1942, paraît Nouveaux destins de l’intelligence française, un luxueux ouvrage illustré, imprimé chez Draeger frères, publié sous la direction de Maximilien Vox par l’Union bibliophile de France pour le compte du ministère de l’Information du gouvernement de Vichy. Ce recueil de nombreux textes des figures intellectuelles éminentes de la période de l’Occupation entend passer en revue l’« avenir de l’intelligence française », comme l’indique Charles Maurras dans son introduction. Tous les domaines sont abordés, du roman à la création musicale, des sciences physiques à l’architecture, de la philosophie aux arts décoratifs. Deux chapitres sont en outre consacrés à la « pensée chrétienne » et à la « France au travail ». Maurras apparaît comme le penseur tutélaire de l’ouvrage, suivis de quelques noms célèbres : Marcel Arland (roman), Thierry Maulnier (poésie), Alfred Cortot (musique), Jacques Copeau (théatre), Albert Laprade (architecture), Alexis Carrel (sciences de l’homme), etc. Maximilien Vox, qui a conçu le frontispice – le profil de Pétain gravé sur bois – et dirigé la maquette, rédige le chapitre « Arts graphiques » en conclusion. Certains des contributeurs sont des collaborateurs avérés, à l’instar de Paul Marion, secrétaire d’État à l’information, qui préface l’ouvrage et qui présidera en 1943 l’association des amis de la Waffen SS. Ou de Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque Nationale, condamné à la réclusion à perpétuité en 1945 pour collaboration. D’autres expriment leurs sympathies pour Vichy et/ou l’Allemagne nazie qu’ils paieront d’interdictions professionnelles à la Libération. D’autres encore font figures d’« attentistes » malgré leur attachement à Pétain, et un petit nombre, dont Vox, pourra se targuer ultérieurement de faits de Résistance. Quoi qu’il en soit, c’est plutôt dans le répertoire des créateurs que met en valeur l’ouvrage qu’on peut mieux y discerner ses tendances de fond : des louanges sont tressées à Abel Bonnard, Drieu la Rochelle ou Brasillach, futurs condamnés à mort pour intelligence avec l’ennemi. Comment Vox s’est-il retrouvé impliqué dans l’entreprise ?
Son inclination pour les idées maurrassiennes et les positions de Paul Iribe dans les années 1930, avec lequel il contribue à la revue Le Témoin, proche des ligues anti-parlementaires, le conduit à rallier le maréchal Pétain. À l’automne 1940, il devient conseiller du Bureau de documentation du chef de l’État à Vichy, où s’élaborent le culte du chef et l’imagerie du régime. Il réalise des annonces presse et des affiches destinées à illustrer les mots d’ordre de Vichy. Par ailleurs, directeur de l’Union bibliophile de France, créée en 1940, il publie romans et essais du maurrassien Jean de la Varende, et réédite Avenir de l’intelligence de Maurras. En 1941, Il assure la direction artistique de l’album La France nouvelle travaille, mis en œuvre par le ministère de l’Information, célébrant les grands thèmes de la Révolution nationale. C’est donc en partisan convaincu de Pétain qu’il prend en charge les Nouveaux destins, dont il rédige le chapitre conclusif. Lequel débute par la relation d’un dialogue avec le Maréchal adressant à Vox cette requête : « Quand allez-vous nous donner un style ? » Puis, Vox transcrit les préceptes de la Révolution nationale : en travaillant avec les maigres ressources à disposition et dans un esprit de sacrifice, les valeurs essentielles seront retrouvées et la « typographie française » pourra reprendre la place qui lui est due. A cet égard, il indique : « Le vrai luxe étant dans la rareté qui est en même temps nécessité, le climat des deux années que nous venons de vivre aura favorisé l’éclosion des œuvres de grande bibliophilie, qui, dans des conditions différentes, n’eussent peut-être pas vu le jour. » Et il cite les Géorgiques de Dunoyer de Segonzac et la Couronne de Paris d’André Jacquemin, comme des réalisations qui marqueront dans l’histoire du livre – il se trouve qu’il est le maître d’œuvre de ces deux éditions qui n’aboutiront cependant pas durant l’Occupation. Pour terminer, il indique qu’il a suggéré au Maréchal de procéder à une refonte complète des imprimés de l’État français et qu’un Office de rationalisation typographique a été créé pour mener à bien l’entreprise. Entreprise qui semble formellement nécessaire dans la mesure où l’État français se substitue à la République et de nombreux documents constituent des nouveautés, tels les imprimés concernant l’exclusion ou le rationnement – mais de cela Vox ne parle pas. En revanche, il désigne le nouveau standard typographique de la SNCF qu’il a conçu et qui a commencé d’être mis en place en 1942, comme l’exemple du changement souhaité.
Malgré son fervent engagement maréchaliste, Vox n’accompagne pas le régime de Vichy dans sa phase ultime, celle de la nazification et de l’avènement des collaborationnistes au gouvernement, dont Joseph Darnand à l’Intérieur, qui accessoirement s’enrôle dans la SS. Une lointaine anglophilie l’a sans doute retenu ainsi qu’un solide opportunisme, qui transpire dans ce texte où il ne cesse de mettre en avant ses réalisations. Mieux valait, à partir de 1943, offrir des gages de résistance, ce que Vox fera en adhérant au mouvement clandestin Combat. Ses titres de résistant lui permettront d’éviter les avanies de l’Épuration au sortir de la guerre, et d’exercer de nouveau très vite des fonctions notables. Début 1945, il devient administrateur des éditions Denoël et fonde la collection Vox. Cette rapide reconversion n’échappe pas à Vercors qui, dans Les Lettres Françaises, s’étonne de ce que Denoël ait « un administrateur provisoire curieusement choisi : l’éditeur du plus luxueux album de propagande vichyssoise » (Vercors, « La Gangrène », Les Lettres Françaises, mars 1945). La même année, Vox est nommé à la tête d’une Commission de l’Imprimé, instaurée par le ministère des Finances, laquelle s’inscrit dans la lignée de l’Office de rationalisation typographique, resté lettre morte. Vox, assisté d’Henri Jonquière et de Marcel Jacno, durant trois années, redéfinit les normes typographiques en usage dans plusieurs administrations centrales, la Radiodiffusion Française et des entreprises privées, et s’atèle à l’élaboration d’un Manuel de Typographie administrative, selon les méthodes du standard typographique de la SNCF, citées en exemple par Vox lui-même pour leur efficacité (voir : Vox, Maximilien « Une expérience de rationalisation administrative », Caractère n° 1, novembre 1950). MW.



Un style, disait M. le Maréchal Pétain, après avoir examiné, avec la force d’attention qu’il apporte en toutes choses, les épreuves de cet ouvrage : quand allez-vous nous donner un style ?
Son clair regard par-dessus nos têtes, s’adressait aux artistes de France. Et c’est pour eux encore que le Chef de l’État ajouta, comme se répondant intérieurement : « Mais on ne fait pas un style, il se fait de lui-même. »
— Monsieur le Maréchal, eussions-nous dit sans la crainte d’empiéter sur d’autres et de plus graves préoccupations, le style en lequel, comme vos plus grands prédécesseurs à la tête de la France, vous souhaitez voir s’exprimer la renaissance de l’esprit national, ce style est en marche. Oui, il se fait sous nos yeux, dans toute la mesure, qui est grande, où quelque chose se défait. Non point chez nous seulement : mais de par l’Europe, de par l’univers, de la matière se détruit, qui ne se remplace pas. Les choses disparaissent pour faire place provisoirement, à la seule image des choses qui seront. A mesure que la pauvreté s’étend sur le monde, commencent à renaître les véritables richesses de l’esprit, c’est-à-dire l’imagination créatrice que ne menacent plus les solutions de facilité.
Rien de moins abstrait que cette affirmation ; à chaque commodité qui nous est enlevée, à chaque forme, chaque objet familier qui manque à nos besoins, à nos goûts ou à nos habitudes, correspond ce qui, demain, est appelé à les remplacer. Et qui sera, pour peu que nous le voulions, complètement différent. Et plus beau, d’une beauté appelée à durer.
Prenons un exemple des plus humbles, auquel même l’époque dont nous sortons avait renoncé à penser : le costume masculin. Nul ne soutiendra, je pense, que le complet veston inventé à Manchester vers 1850 soit une des créations idéales qui méritent de marquer de leur sceau une époque tout entière. Voici cependant cent ans qu’il dure, et pourquoi ? Parce que plus un produit est de consommation courante, et plus il devient immuable dans sa présentation, de par la loi du réassortiment qui a gouverné la production industrielle de notre temps. A tout objet usé, il ne s’agissait que de substituer un objet aussi identique que possible ; au lieu d’un veston, un autre veston ; pour un pantalon, un pantalon.
Impossibles, ces brillantes et gracieuses variations de la vêture de l’homme qui, de Charles VI aux Valois, et de Louis XIII au Directoire, font de l’histoire du costume le chapitre principal de l’histoire des mœurs et de la société. Il ne restait plus de fantaisie ni de caprice que, par bonheur, dans la mode féminine ; ni d’évolution des formes, que dans la carrosserie des automobiles. La plus vieille chose, et la plus neuve…
Mais demain, tous les tissus élimés jusqu’à la corde, tous les vêtements méconnaissables à force d’avoir été portés, quand des matières nouvelles reparaîtront, vierge sera la situation, et neuf le marché. En un an, le costume subira plus de transformation qu’il n’en a connu en cent. Chaque vêtement sera le premier, sera modèle unique.
Il en va de même pour toutes les industries où l’art d’inventer des aspects entre pour quelque chose. Leur avenir est contenu dans quelques cerveaux qui savent voir, et qui pensent.
Et là sera, demain, la force de la France, dont le génie, qui est unité, lui permet, lui commande toutes les diversités. Le plus intelligent sans doute es conseillers du goût français, le dessinateur Paul Iribe, nous a laissé, en guise de testament, une mince plaquette appelée Choix et dont chaque mot, aujourd’hui, semble lourd de sens profond, percute, et fait balle. Comme il nous manque aujourd’hui ! Cet apôtre du luxe intelligent était fait pour organiser, pour faire fleurir la nouvelle pauvreté, qui n’a pas besoin d’être bête. Sa thèse était bien simple, c’est pourquoi elle fut si peu comprise : c’est que la France n’a qu’un espace vital qui soit bien à elle, celui du goût et de la qualité.
« La fleur, disait-il, est aussi nécessaire que l’acier. Allons-nous sacrifier la fleur sur l’autel du cube et de la Machine ?
« Le moment du choix est venu. »
Et mon maître “Paul” ajoutait prophétiquement : « Notre luxe, notre sens de la féminité, notre gaieté, notre invention créatrice, notre Art comptent parmi les grandes industries françaises : un jour, ce seront peut-être les seules. »
Un art (où, il est vrai, il comptait beaucoup d’amis) a compris l’enseignement d’Iribe. L’art graphique, qui n’est second que dans la mesure où les questions de langage sont sans importance, n’a pas sentie, lui, la secousse de 40. Osons même dire qu’elle l’a – pathétiquement – libéré.
D’une guerre à l’autre, la science de mettre de l’encre sur du papier était devenue une branche des beaux-arts. L’édition, la publicité, l’image sous toutes ses formes : dessin, photographie, affiche, dessin animé, et la typographie dans toutes ses applications, de l’édition de grand luxe à la mise en page des quotidiens, tout ce qui s’imprime pour être vu avant d’être lu, bref, le graphisme français tout entier s’est merveilleusement préparé à la tâche de faire quelque chose avec rien. Partout ailleurs, il faut beaucoup de matière : ici, le minimum. Encore est-il que le monde moderne découvre avec stupeur que le produit qui était censé remplacer tous les autres, le papier, est lui aussi un matériau dont il faut restreindre la consommation : ce n’est qu’une raison de plus pour en tirer bon parti. Du papier le plus vulgaire, le plus banal, un graphiste digne de sa vocation tirera un résultat agréable à l’œil, engageant à l’esprit.
“A la preuve”, comme on disait autrefois : trois signes attestent la vitalité des arts et métiers graphiques.
D’abord, la diffusion d’un caractère totalement neuf, le “Peignot”, dessiné, selon des normes renouvelées, par l’artiste à la ferme et lucide intelligence qu’est A.M. Cassandre.
Secondement, malgré les difficultés actuelles (ou mieux, à cause d’elles), la renaissance de la véritable édition à tirage limité, qui ne procède plus d’une restriction malthusienne, mais des conditions mêmes où vivent les techniques de l’imprimerie : s’il y a peu d’exemplaires, c’est qu’il ne peut pas y en avoir davantage. Le vrai luxe étant dans la rareté qui est en même temps nécessité, le climat des deux années que nous venons de vivre aura favorisé l’éclosion des œuvres de grande bibliophilie, qui, dans des conditions différentes, n’eussent peut-être pas vu le jour. Parmi celles qui se préparent, les Géorgiques de Dunoyer de Segonzac, la Couronne de Paris d’André Jacquemin marqueront dans l’histoire du livre.
En troisième lieu, l’effort de rénovation typographique, qui a été l’une des caractéristiques les plus saines du mouvement artistique contemporain, est en train d’aboutir, grâce à la refonte de nos institutions, à des résultats d’importance nationale. Sur la demande du gouvernement du Maréchal, un organisme s’est constitué, l’Office de rationalisation typographique, dont la mission sera de donner à l’ensemble des imprimés de l’État français un style général qui satisfasse à l’élégance, à la logique, et à l’économie par réduction des formats ; suivant en ce domaine l’exemple donné par les Chemins de fer : la S.N.C.F. aura été la première dans notre pays à appliquer les règles d’un Standard typographique adapté aux exigences de notre temps. Ainsi les arts graphiques, dans une période où l’esprit reprend le pas sur la matière, sont-ils en train de témoigner de la vitalité de notre invention, de notre ingéniosité, de notre volonté. Le graphisme est d’abord un langage, et nul n’a dit, que je sache, que la langue française soit près d’avoir épuisé ses vertus. Dans le monde de demain, grande sera la place de la nation qui aura su créer un style.


Maximilien Vox.