Adolf Loos (1870-1933) est connu dès le début du XXe siècle parmi les architectes et les artistes de son temps comme un esprit original dont les réalisations, et les préceptes qu’il revendique, s’affirment en opposition avec les tendances Art nouveau. En 1908, il publie un manifeste, « Ornement et Crime », dénonçant les errements décoratifs et prônant le rapprochement avec le monde industriel. Ce texte sera traduit en français et publié dans la revue Les Cahiers d’aujourd’hui (n° 5, juin 1913), puis repris dans L’Esprit Nouveau (n° 2, 15 novembre 1920). La revue internationale d’esthétique lancée par Le Corbusier, tenant à affirmer, dès ses débuts, sa rupture avec la philosophie et les pratiques du « modern style ». En introduction au texte de Loos, L’Esprit Nouveau revendique la filiation : « M. Loos est l’un des précurseurs de l’esprit nouveau. En 1900, déjà, au moment où l’enthousiasme pour le modern style battait son plein, en cette période de décor à outrance, d’intrusion intempestive de l’Art dans tout, M. Loos, esprit clair et original, commençait ses protestations contre la futilité de telles tendances. L’un des premiers à avoir pressenti la grandeur de l’industrie et ses apports dans l’esthétique, il avait commencé à proclamer certaines vérités qui paraissent aujourd’hui encore révolutionnaires ou paradoxales. Dans ses œuvres, malheureusement très peu connues, il était l’annonciateur d’un style qui s’élabore seulement aujourd’hui. » En 1926, la revue L’Architecture vivante le propose à son tour à ses lecteurs dans une version plus ramassée, probablement due à Loos qui travaille alors à Paris à la construction de la villa de Tristan Tzara. C’est cette version que nous reprenons dans ce dossier.
« Ornement et Crime » apparaît depuis comme un des manifestes fondateurs de la Modernité. Son influence dans le champ de la typographie a été notable : Jan Tschichold, en particulier, s’y réfère dans l’élaboration des principes de la Nouvelle typographie, à partir de 1925. On ne manquera pas de trouver, de nos jours, bien des aspects surannés dans la rhétorique de Loos – dont les analogies douteuses avec les papous ou les tatoués –, mais on ne peut qu’admirer son courage face à la pensée dominante de son époque et la nature visionnaire de son propos. MW




On sait que l’embryon humain passe dans le sein de la mère par toutes les phases de l’évolution du règne animal.
L’homme à sa naissance reçoit du monde extérieur les mêmes impressions qu’un petit chien. Son enfance résume les étapes de l’histoire humaine : à deux ans, il a les sens et l’intelligence d’un Papou ; à quatre ans, d’un ancien Germain ; à six ans, il voit le monde par les yeux de Socrate, à huit ans par ceux de Voltaire. C’est à huit ans qu’il prend conscience du violet, la couleur que le XVIIIe siècle a découverte. Car, avant cette date, les violettes étaient bleues et la pourpre rouge. Et nos physiciens montreront aujourd’hui dans le spectre solaire des couleurs qui déjà ont un nom mais dont la connaissance est réservée aux générations à venir.
Le petit enfant et le Papou vivent en deçà de toute morale. Le Papou tue ses ennemis et les mange : il n’est pas un criminel. Mais un homme moderne qui tue son voisin et le mange ne peut être qu’un criminel ou un dégénéré. Le Papou tatoue sa peau, sa pirogue, sa pagaie, tout ce qui lui tombe sous la main. Il n’est pas un criminel. Un homme moderne qui se tatoue est un criminel ou un dégénéré. Dans beaucoup de prisons, la proportion des tatoués s’élève à 80 p. 100. Les tatoués qui vivent en liberté sont des criminels latents ou des aristocrates dégénérés. Il arrive que leur vie semble irréprochable jusqu’au bout. C’est qu’ils sont morts avant leur crime.
Le besoin qu’éprouve l’homme primitif de couvrir d’ornements son visage et tous les objets dont il se sert est l’origine même de l’art, le premier balbutiement de la peinture. C’est un besoin d’origine érotique, le même besoin d’où jaillissaient les symphonies d’un Beethoven. Le premier homme qui barbouilla un ornement sur la paroi de sa caverne éprouva la même jouissance que Beethoven composant la Neuvième. Mais si le principe de l’art reste identique, l’expression varie au cours des siècles et l’homme de notre temps qui éprouve le besoin de barbouiller les murs est un criminel ou un dégénéré. Ce besoin est normal chez l’enfant qui commence à satisfaire son instinct artistique en crayonnant des symboles érotiques. Chez l’homme moderne et adulte, c’est un symptôme pathologique...
J’ai formulé et proclamé la loi suivante :
À mesure que la culture se développe, l’ornement disparait des objets usuels...
« Chaque siècle, disait-on, a eu son style : serons-nous seuls à n’avoir pas de style ? » On parlait de style, et on entendait l’ornement...
Ce qui fait justement la grandeur de notre temps, c’est qu’il n’est plus capable d’inventer une ornementation nouvelle. Nous avons vaincu l’ornement : nous avons appris à nous en passer. Voici venir un siècle neuf où va se réaliser la plus belle des promesses. Bientôt les rues des villes resplendiront comme les grands murs tout blancs. La cité du XXe siècle sera éblouissante et nue, comme Sion, la ville sainte, la capitale du Ciel...
L’invention d’un ornement nouveau ne saurait procurer à l’homme cultivé aucune joie. Si je veux manger du pain d’épice, je choisis un rectangle bien propre et non un morceau qui représente un cœur, un enfant nouveau-né ou un cavalier. L’homme du XVe siècle ne pourrait me comprendre. Mais tous les hommes modernes me comprendront. L’avocat de l’ornement se moque de mon goût pour la simplicité, et prétend que je suis un ascète. Mais non, je vous assure que je ne porte pas de cilice, que je ne me prive de rien ...
Au surplus, je prendrais mon parti de toutes les tentatives qu’on fait pour rendre à l’ornement une vie artificielle, si l’esthétique seule était en jeu. Ces tentatives sont condamnées dès leur naissance : aucune force du monde, pas même celle de l’État, ne peut arrêter le développement de la culture humaine. C’est une question de temps, ce qui m’enrage, ce n’est pas le dommage esthétique, c’est le dommage économique qui résulte de ce culte dérisoire du passé : on gâche à fabriquer des ornements des matériaux, de l’argent et des vies humaines. Voilà le mal véritable, voilà le crime en présence duquel on n’a pas le droit de se croiser les bras ...
En effet, lorsqu’on observe deux hommes qui vivent dans le même milieu, qui ont des revenus et des besoins égaux, mais qui appartiennent à des périodes de culture différentes, on constate le phénomène suivant : l’homme du XXe siècle s’enrichit, l’homme du XVIIIe siècle s’appauvrit.
L’un fait des économies et l’autre des dettes. Ce qui est vrai des individus l’est aussi des nations entières. Les peuples modernes s’enrichissent, les peuples arriérés s’appauvrissent...
Tel est le dommage que le goût de l’ornement fait supporter aux consommateurs ; mais le trouble qu’il apporte dans la production a des conséquences bien plus déplorables. Du fait que l’ornement n’est plus un produit naturel de notre culture, mais une survivance du passé ou un signe de dégénérescence, il résulte que le travail de l’ouvrier ornementiste n’est plus payé à un taux normal. Les salaires des sculpteurs et tourneurs sur bois baissent continuellement, et les prix qu’on paye aux brodeuses et dentellières sont un scandale public. Ces besognes archaïques obligent leurs victimes à travailler vingt heures pour gagner le salaire correspondant à huit heures de travail de l’ouvrier moderne.
La suppression de l’ornement a pour conséquence le raccourcissement de la journée de travail et l’augmentation des salaires...
Ce travail de pure décoration a représenté, de tout temps, une dilapidation de la santé et de l’énergie humaines. De nos jours, il représente en outre une dilapidation de matières premières. Aucun avantage, aucun besoin ne justifient plus cette double destruction de richesse. L’ornement n’étant plus rattaché à notre culture par aucun lien organique a cessé d’être un moyen d’expression de notre culture.
L’inventeur d’ornements modernes n’est plus un artiste vigoureux et sain qui parle au nom de son peuple ; c’est un rêveur isolé, un attardé, un malade...
L’ornement qu’on fabrique aujourd’hui n’est plus le produit vivant d’une société et d’une tradition ; c’est une plante sans racines, incapable de se développer et de se reproduire...
Les objets manufacturés changent de forme suivant une loi dont j’ai donné la formule suivante : la stabilité des formes est en raison directe de la qualité des matériaux. En d’autres termes, la forme d’un objet manufacturé est satisfaisante si elle nous est aussi longtemps supportable que l’objet peut nous servir.
En réalité, la persistance de l’ornement sur des objets que l’évolution de la culture a déjà délivrés de l’ornement ruine à la fois producteurs et consommateurs...
Dans l’industrie de la cordonnerie, qui est soustraite aux caprices des inventeurs d’ornements, je ne paye que la qualité. – Mais dans ce qu’on appelle « l’art industriel » les mots « bon et mauvais » n’ont plus aucun sens. Les prix dépendent de la nouveauté des formes et non de la qualité des matériaux.
La mort de l’ornement a puissamment aidé au développement de tous les arts. Les symphonies de Beethoven ne pouvaient être écrites par un homme habillé de satin, de velours et de dentelle. Et si nous voyons aujourd’hui dans la rue un homme qui porte un feutre à la Rubens et des habits de velours, nous ne pensons pas que ce soit un artiste, mais un pitre. Aux époques de faible individualisme, nos ancêtres exprimaient leur originalité dans leur vêtement. Nous sommes devenus plus délicats. Nous n’étalons plus notre personnalité ; nous la dissimulons sous le masque du vêtement moderne. L’homme d’aujourd’hui emploie ou rejette, selon son bon plaisir, les ornements des cultes anciens ou exotiques. Il n’en invente pas de nouveaux. Il réserve et concentre sa faculté d’invention pour d’autres objets.



Adolphe Loos.