Jean-Jacques Grandville (1828-1847)

En 1828, J.J. Grandville (Jean Ignace Isidore Gérard, dit, 1803-1847) publie ses Métamorphoses du jour, chez Bulla, à Paris. Il apparaît comme un des grands dessinateurs de la première moitié du XIXe siècle, au même titre que Daumier, Gavarni ou Tony Johannot. Le livre illustré connaît alors un essor sans précédent, grâce notamment à la diffusion des techniques de la lithographie et de la gravure sur bois de bout. Des éditeurs hors pair comme Curmer ou Hetzel en démocratisent et en diversifient l'usage. Les auteurs de la période dite « romantique », véritables peintres des mœurs, créent des personnages, Rastignac, Vautrin, Monsieur Prudhomme, emblématiques de la société de leur temps. La caricature reprend ces motifs et amplifie la critique sociale et politique. Grandville, proche des milieux républicains radicaux, participe aux journaux satiriques illustrés comme La Caricature morale, littéraire et scénique, puis Le Charivari, sans cesse poursuivis par la justice, les « lois infernales » de 1835 interdisant les caricatures à contenu politique et soumettant à la censure préalable les dessins « de quelque nature qu'ils fussent ». Grandville donne par ailleurs des contributions moins engagées au Magasin pittoresque, lancé en 1833, dans lequel il mêle avec bonheur ses « fantaisies ». C'est sans doute dans sa création de silhouettes anthropomorphes, où il excelle, qu'il exprime de la manière la plus forte son dégoût de l'aliénation sociale et d'une société corrompue. En 1842, ses Scènes de la vie privée et publique des animaux, sont éditées par Hetzel et Paulin, sous titrées : Études de moeurs contemporaines, avec la collaboration de Balzac, Jules Janin, Charles Nodier, George Sand. Pour cet ouvrage, Grandville livre chaque mois « au moins cinq scènes et cinq types, avec les lettres et culs de lampe qui se trouvent au commencement et à la fin de chaque scène. » L'édition connaît un triomphe et la mode de l'« animalerie », comme la désigne Grandville lui-même, fait fureur dans les années 1840. Le Museum parisien de Louis Huart, est ainsi illustré de 350 vignettes par Gavarni, Daumier, Monnier et Grandville, se présentant comme une Histoire physiologique, pittoresque, philosophique et grotesque de toutes les bêtes curieuses de Paris et de la banlieue pour faire suite à toutes les éditions des œuvres de M. de Buffon. Toutefois, c'est dans l'illustration plus classique des Voyages de Gulliver (1843) qu'il se signale comme un des dessinateurs servant au mieux le texte. Ses vignettes accompagnent et ponctuent le récit au plus près, conférant un rythme inédit au rapport entre le texte et l'image. [http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k207015j/f2.image.langFR] La même année 1843, il publie sous le pseudonyme de Taxile Delord, Un Autre Monde, chez Fournier, comprenant 36 planches hors texte et 146 bois dans le texte, au sein duquel il fait littéralement exploser le rapport entre le texte et l'image, proposant une vision cauchemardesque du statut futur de la représentation. Voir dossier : « Grandville, Un Autre monde (1843) ». Baudelaire a délivré une critique peu amène de l'œuvre de Grandville, que les surréalistes reprendront à leur compte en la retournant au profit de l'artiste. « Grandville est un esprit maladivement littéraire toujours en quête de moyens bâtards pour faire entrer sa pensée dans le domaine des arts plastiques (…) Quand j'entre dans l'œuvre de Grandville, j'éprouve un certain malaise, comme dans un appartement où le désordre serait systématiquement organisé, où des corniches saugrenues s'appuieraient sur le plancher, où les tableaux se présenteraient déformés par des procédés d'opticien, où les objets se blesseraient obliquement par les angles, où les meubles se tiendraient les pieds en l'air, et où les tiroirs s'enfonceraient au lieu de sortir (…) Avant de mourir, il appliquait sa volonté, toujours opiniâtre, à noter sous une forme plastique la succession des rêves et des cauchemars, avec la précision d'un sténographe qui écrit le discours d'un orateur. L'artiste Grandville voulait, oui, il voulait que le crayon expliquât la loi d'association des idées. » Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, 1868.
Voir : Renonciat, Annie, J.J. Grandville, Paris, 1985.