Le Scribe, Marcel Jacno, Deberny et Peignot (1936)

Au milieu des années 1930, près de la moitié des créations de toutes les fonderies sont des caractères scriptes ou manuaires, très en vogue dans la publicité. Le Stylo de la Fonderie typographique française (FTF) rivalise avec le Banville de la fonderie Olive et le Médicis de Deberny et Peignot. Mais le Scribe, créé par Marcel Jacno (1904-1989) pour Deberny et Peignot en 1936, bénéficie du plus large succès. Ces écritures manuscrites réglées par la typographie participent du retour à l'arabesque de même qu'elles symbolisent l'avènement du « slogan » dans la publicité – dont l'essor correspond à l'élargissement de l'audience de la radio et à l'intensification des propagandes politiques. « Écriture de publicité virile, et spécifiquement latine, “Scribe” n'est pas un caractère dessiné, c'est une écriture toute naturelle. Elle conserve au texte “écrit” une physionomie familière. Le Scribe est l'“instantané” de l'écriture moderne, fixé par Marcel Jacno » indique la préface au spécimen édité par Deberny et Peignot. Lequel mentionne l'existence de lettres alternatives pour les r, s et t : « Le choix entre les deux variantes est déterminé par le raccord avec la lettre suivante » ; un tableau en précise l'usage en fonction des occurrences. Jacno avait auparavant réalisé un type exclusif de titrage pour les éditions Quillet, un alphabet manuaire préfigurant le Scribe. « Inspiré d'une écriture autographe, son dessin en conserve la liberté », le Scribe, en effet, comme le Quillet, puis plus tard, le Jacno, est construit à partir de recherches de Marcel Jacno sur sa propre écriture.
« Pour typographier [le] “style parlé”, on ne disposait en France que de caractères du genre de l'“anglaise” que l'on utilise pour faire imprimer les faire-part de mariage. (…) Il existait bien en ce temps à l'étranger quelques caractères répondant à ces conditions, principalement le caractère allemand “Signal”. Mais il était peu adapté au goût du lecteur français, à cause de ses formes aux angles agressifs. Je me suis appliqué à dessiner une écriture de forme spécifiquement latine. Mon programme consistait à obtenir un caractère typographique conservant toute la spontanéité du tracé de l'écriture courante. Pour être sûr de rester dans le vrai, j'ai utilisé ma propre écriture. J'ai écrit des centaines de phrases. Parmi tous les mots écrits au courant de la plume, j'ai relevé, pour chacune des lettres de l'alphabet, les formes qui se retrouvaient le plus fréquemment. J'en ai fait des agrandissements. Une fois que je me suis trouvé devant les 26 minuscules, les 26 majuscules, tous les chiffres et tous les signes de ponctuation, il manquait encore quelque chose pour constituer un alphabet typographique. Il m'a fallu normaliser ces éléments, leur surajouter certains points communs : une égalité de hauteur de pleins et de déliés, une uniformité d'inclinaison. Et cela en prenant soin de ne pas faire disparaître toutes les irrégularités du tracé manuel de façon à conserver la spontanéité des formes. Restait une dernière mise au point : dans une typographie ordinaire les caractères sont séparés les uns des autres ; dans une écriture courante, donc dans une écriture typographique qui prétend lui ressembler, les lettres sont liées. Il fallait donc que le "a”, par exemple, puisse se lier directement à l'une quelconque des 25 autres lettres ; tout cela étant vrai aussi bien pour le côté gauche de chaque lettre que pour son côté droit. Le résultat, cela a été du texte imprimé semblant avoir été écrit à la main d'une seule tenue, quelque chose comme un instantané d'une écriture moderne. » Marcel Jacno, « Typo-graphies », L'Immédiate, n° 6, hiver 1975-1976.