Jean Carlu, Office de propagande graphique pour la paix (1932-1934)

L’Office de propagande graphique pour la paix est créé en février 1932 sous l’impulsion de Jean Carlu, affichiste français par ailleurs membre fondateur de l’Union des artistes modernes (UAM). A l’occasion de la troisième exposition annuelle de l’UAM, à Paris, Carlu présente ses premières réalisations au profit de l’Office. Il s’agit d’une affiche reproduisant une photo d’un grand mutilé de la face, déjà composée pour la loterie de la Dette, et d’un photomontage, à partir d’une photographie d’André Vigneau, montrant une mère et son enfant, intitulé « Pour le désarmement des nations ». Si l’Office est « constitué en dehors de tout parti politique », ses initiateurs sont nettement engagés à gauche : Carlu, son président, est proche du parti socialiste, et Edouard Dolléans, vice-président, est un historien du mouvement ouvrier qui occupera des fonctions importantes dans le gouvernement de Front populaire. Les menaces de guerre sont la préoccupation principale, mais l’inquiétude face à la montée du nazisme se profile en toile de fond. Jean Carlu rencontre à Berlin le professeur Frenzel, directeur du magazine Gebrauchsgraphik pour mettre en place une section allemande de l’Office. Arts et métiers graphiques, son homologue français, relaie les manifestations dès l’origine. Son n° 28 (15 mars 1932) comporte un compte rendu sur « L'art graphique à l'Union des artistes modernes », présentant en pleine page l’affiche « Pour le désarmement des nations ». De même Gebrauchsgraphik, en avril 1932, publie un dossier intitulé l’« Office de propagande graphique pour la paix », reproduisant également en pleine page « Pour le désarmement des nations ».
Mais l’entreprise lancée par Carlu connaît très tôt une vive opposition. De nombreuses critiques fusent dans les journaux de droite contre le pacifisme démobilisateur de ces campagnes et leur possible manipulation par le mouvement communiste. Les procédés du photomontage notamment sont dénoncés comme des éléments de langage propre à la propagande bolchévique. D’autant que la salle des arts graphiques dans le cadre de l’exposition de l’UAM comporte outre les créations de Carlu un nombre important d’affiches soviétiques signées de El Lissitsky ou des frères Sternberg. Plus largement, ce sont les principes et les méthodes de l’UAM qui sont en ligne de mire. Ainsi, dans L'Entreprise française, en février 1932, le critique Thiébault-Sisson met en garde contre un « mouvement venu de l'étranger [qui] se propage et menace de détruire tout ce qui a fait jusqu'ici la réputation universelle de notre art. » Il dénonce la tentative d’infiltration des Soviétiques : « Est-il vrai, comme j'ai entendu dire, que le groupement, au surplus très restreint, de l'Union des artistes modernes est leur chose et qu'ils l'ont financé par personnes interposées ? »
Tant et si bien que dans une grande confusion l’affiche de Carlu, « Pour le désarmement des nations », est retirée par les responsables de l’Union centrale des arts décoratifs, puissance accueillante de l’UAM, puis face au tollé que cette mesure soulève réinstallée dans la hâte. Maximilien Vox relate dans un billet publié par AMG sous le titre « L'affiche intermittente » cette étrange censure. Laquelle renforce la mobilisation des membres de l’UAM et de ses sympathisants en faveur de l’Office de propagande graphique pour la paix : l’affiche est bientôt tirée à 20 000 exemplaires et par la suite diffusée en cartes postales à plus de 100 000 exemplaires. Arts et métiers graphiques dans son numéro 30 (15 juillet 1932) offre une place inédite à l’Office par le biais d’une contribution de Louis Chéronnet : « Un beau thème publicitaire : la Paix », illustrée des créations de Carlu. Chéronnet, rédacteur en chef de L'Art vivant, historien et critique, co-fondateur de l’UAM, est un infatigable défenseur des modernes et soutient l’esprit et la lettre de toutes leurs manifestations. Avec Carlu et Mallet-Stevens, il s’atèle à la rédaction d’un manifeste, qui paraîtra en 1934, répondant aux attaques que l’association subit (Voir « Références » : Pour l’art moderne cadre de la vie contemporaine, manifeste de l’UAM, 1934)
Mais la défection de la section allemande de l’Office, après l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933, porte un coup fatal à son activité. Carlu réalise encore une affiche « Bénéfices pour les uns / Pour les autres la mort », en 1934. Cependant, le triomphe du nazisme et ses menées guerrières convainquent la plupart des pacifistes français de gauche de la nécessité de faire front et de se préparer à un conflit. On retrouve toutefois jusqu’au déclenchement de la Seconde guerre des reprises ou des évocations des visuels de Carlu dans les champs les plus divers. Le magazine grand public Je sais tout installe « Pour le désarmement des nations » en couverture d’un numéro qui titre : « Est-il dangereux de vouloir humaniser la guerre ? », en 1936. Le Corbusier, quant à lui, s’inspire largement des photomontages de Carlu pour son catalogue Des canons, des munitions ? publié à l’occasion de l’exposition internationale de Paris en 1937.