Canards du dix-neuvième siècle (1820-1890)

A la fin du XVe siècle, soit quelques décennies après l’invention de l’imprimerie, apparaissent en France des publications qu’on qualifiera plus tard d’« occasionnels », destinées à rendre compte des événements les plus singuliers. Ces premiers imprimés d’information se présentent en général sous forme de feuilles ou de brochures de petit format, illustrées d’une ou plusieurs gravures sur bois. De parution irrégulière, ils sont diffusés dans les campagnes et les villes par des colporteurs qui fournissent également des images édifiantes, des chansons et des almanachs. Au XVIIe siècle, l’avènement des « gazettes » relègue les occasionnels à une clientèle populaire. La qualité de la production baisse et les gravures, largement réemployées pour les nouvelles les plus diverses, sont très frustres bien que parfois d’une force saisissante. Au XIXe siècle, ces occasionnels bénéficient d’un sensible renouveau. Les moyens d’impression, la diffusion s’améliorant et la liberté d’expression s’affirmant, bien que très règlementée, de même que l’alphabétisation, une large clientèle s’adonne à la lecture d’occasionnels d’un genre nouveau. Imprimés en général seulement au recto d’une seule feuille de grand format, disposant d’un titrage en forts caractères et illustré d’une grande gravure sur bois, ces « canards » comme ils sont aussitôt désignés, rencontrent un grand succès. L’origine du terme demeure encore discutée. Il est possible qu’il émane d’une saillie populaire contre les bulletins de la Grande armée. Gérard de Nerval dans Le Diable à Paris en 1845 en donne la définition suivante : « Le canard est une nouvelle quelquefois vraie, souvent exagérée, souvent fausse. Ce sont les détails d’un horrible assassinat, illustrés de gravures en bois d’un style naïf ; c’est un désastre, un phénomène, une aventure extraordinaire ; on paie cinq centimes et l’on est volé. »
A Paris, dans les années 1830, plusieurs canards sont imprimés chaque jour, à plusieurs milliers d’exemplaires, par des éditeurs-imprimeurs spécialisés dans le genre, qui les diffusent grâce à une troupe de « canardiers », rémunérés à la vente. La parution suit au plus près l’événement dans le cas d’un procès par exemple. Mais la plupart du temps, la date n’est pas mentionnée, ni les lieux précisément indiqués. De vieilles histoires, quasi mythiques, sont souvent reprises : le père et la mère tuant leur enfant sans le reconnaître, etc. L’imagerie bénéficie de la relative libéralisation après 1830. Des graveurs se font connaître, tels Garson et Numa Delalu, mais la plupart sont demeurés anonymes. La gravure s’inscrit dans l’ancienne tradition du bois de fil et ce jusque vers 1850, dans la seconde moitié du siècle des clichés sont utilisés. Le canard, ses informations fantaisistes et ses dessins naïfs subsistent jusqu’à la Première guerre mondiale. Des « journaux de tranchées », durant le conflit, en reprennent quelque peu l’esprit, dont Le Canard enchaîné, mais celui-ci s’affirme bientôt comme un vrai périodique satirique, concluant, en quelque sorte, l’épopée des canards.