Le Peignot, Cassandre (1937)

Cassandre débute, vers 1934, pour le compte de la fonderie Deberny et Peignot, la conception d'un caractère qui doit révolutionner l'histoire de la lettre. Rejetant les minuscules qu'il considère comme une déformation des scribes depuis le Haut Moyen-âge, il essaie de revenir aux sources de l'écriture latine : la capitale romaine. Pour étayer sa recherche, il s'appuie sur les travaux du paléographe Jean Mallon. Lequel livre une analyse publiée dans un des spécimens du Peignot, « Le problème de l’évolution de la Lettre », censée valider la vision de Cassandre. Jean Mallon décrit les bas-de-casse comme une « écriture du scribe, imitée artificiellement par le procédé typographique... qui a été coulée, il y a cinq siècles, dans les moules de métal, et qui s'y est figée ». Il glorifie le Peignot, premier caractère véritablement « créé » dans l'âge typographique, et non plus un caractère « stérilisé » et « soustrait à l'influence vivifiante de la main qui écrit ». Contre l'avis de Cassandre, qui estime que les habitudes de lecture peuvent être révolutionnées et qui souhaite aboutir à une création radicale uniquement basée sur la majuscule, Charles Peignot impose la création d'une série en capitales et d'une autre en bas-de-casse. Publié à l'occasion de l'exposition internationale des arts et des techniques à Paris, en 1937, le Peignot fait l'objet d'un vaste lancement [voir dossier : Le Peignot à l'expo (1937)]. Mais il n'emporte pas l'adhésion dans le monde de la typographie. Le Courrier graphique, périodique fondé en 1936, accueille les critiques, souvent vives. Selon l'imprimeur Georges Dangon : « un texte qui mélange les capitales et les bas-de-casse est encore moins lisible qu'un texte en capitales » (« Au sujet d'un caractère qui n'en a pas », Le Courrier graphique, novembre 1937). Un autre imprimeur, Henri Colas, porte le fer : « Un caractère d'imprimerie ne doit pas être le résultat d'une théorie. » (« La lettre et l'enseigne à l'exposition », Le Courrier graphique, décembre 1937). D'autant que la théorie est erronée, ce que reconnaîtra Jean Mallon dans les années 1950, fruit d'un montage historico-typographique dont Charles Peignot se persuade et qui laisse Cassandre à la poursuite de ses chimères. Son extraordinaire effort aboutit à la création d'un type surréaliste, dont les failles sont immédiatement exploitées par la fonderie Olive qui livre, en 1938, le Chambord, dessiné par Roger Excoffon. Largement inspiré du Peignot, le Chambord est pourvu de bas-de-casse exploitables, alors que les imprimeurs achètent les capitales seules et délaissent les polices complètes du Peignot.